Entretien avec DJIHEM : artiste insolite et singulier. 

La Cité des Amours perdus
© La cité des amours perdus.

Artiste autodidacte, Djihem a commencé par peindre des oeuvres singulières, très influencé par l’artiste brut tunisien Jaber Al Mahjoub. Ses peintures étaient alors très colorées et il aimait y ajouter du texte, faisant bien souvent de nombreux jeux de mots. A la fin de l’année 2011, il a vécu une panne artistique qui a duré environ trois mois. Parti ensuite faire un voyage au Maroc Djihem s’est remis à réaliser de nombreuses oeuvres. Le marqueur a alors pris la place des pinceaux et ses réalisations sont devenues beaucoup plus graphiques. Ses influences se sont élargies, allant de Picasso à Basquiat et Keith Haring, en passant par l’art maghrébin, la figuration libre, le mouvement Cobra et l’art brut initié par Jean Dubuffet. Jeanine Smolec-Rivais est partie à sa rencontre à l’occasion du Grand BAZ’ART à Bézu.

 

Jeanine Smolec-Rivais : Djihem : est-ce un pseudonyme ? Ou un vrai nom ?

Djihem : C’est un pseudo : en fait, je m’appelle Jean-Marc. D’où les initiales JM.

Jeanine Smolec-Rivais : Et le “D” est pour l’accent ?

Djihem : Non. Au départ, c’était “Jihem”. Mais je me suis aperçu qu’un autre artiste portait déjà ce nom. Donc, j’ai ajouté ce D que j’ai dû également, ajouter partout sur mes toiles ! Mais en revanche, j’ai pris ce pseudo en référence à Jaber, dont j’étais un grand fan ; et grâce à qui je me suis mis à l’art. Il est vrai que c’était un art qui n’avait rien à voir avec aujourd’hui, mais il m’a donné envie d’essayer. Au début, je créais des œuvres un peu influencées par le Maghreb. Des toiles qui représentaient à la fois le Maghreb, et Saint-Malo et la Bretagne ! J’essayais, en fait, de jumeler Essaouira et Saint-Malo ! Je copiais un peu trop Jaber, d’ailleurs, j’ai bien fait de m’écarter un peu.

Jeanine Smolec-Rivais : Votre œuvre actuelle est totalement en mouvement. Peut-on dire que chacun des gestes lancé en avant semble coupé, pour revenir, comme si, à un moment, il était indocile ? Et que vous le reprendriez pour le relancer et ainsi, peu à peu, rétablir un équilibre ?

Djihem : Je n’ai pas l’impression qu’il y ait des cassures. Plutôt une continuité. J’ai plutôt l’impression que tout vient naturellement. En fait, quand je fais une œuvre, je ne me pose pas de questions. Rien n’est prémédité. Je démarre une œuvre sans savoir ce que je vais faire.

Jeanine Smolec-Rivais : Parlons des entourages : Ils me semblent contenir à chaque fois, une partie animale et une partie végétale. Par exemple, dans l’œuvre intitulée “Tôt ou tard, les souvenirs reviennent “, on dirait des sapins inversés, ou des feuilles qui se promènent. Mais en tout cas, cette partie-là est végétale. Si je monte, je vois au contraire de nombreux personnages qui se trouvent dans des sortes de palmiers extrêmement stylisés, mais l’essentiel est fait de personnages. Ce sont deux parties qui se répondent ?

Djihem : En fait, le végétal n’est pas volontaire. Au départ, ce sont souvent beaucoup de personnages, et ensuite je meuble à ma façon. Il est vrai qu’on peut y voir du végétal ; mais je pense que c’est plus de la décoration non réfléchie. En fait, dans mon travail, il y a beaucoup de choses qui ne sont pas réfléchies. Ce n’est pas une démarche très intellectuelle. Franchement, je n’ai jamais pensé au côté végétal.

Jeanine Smolec-Rivais : Il me semble que presque tous vos tableaux sont construits sur une oblique. Par exemple, trois petits personnages marron, une grande branche bleue (qui n’est pas un “végétal” !!!) ; ailleurs une grande branche noire qui traverse l’espace. Ailleurs encore, allant dans l’autre sens, une tête avec ce qui ressemble à la Tour Eiffel et constitue une oblique… Qu’en dites-vous ?

Djihem : En fait, j’aime bien commencer par des personnages qui regardent vers le ciel. Ce qui m’oblige presque à faire une œuvre en oblique. C’est une façon de les faire regarder vers l’avenir, peut-être le rêve ? Je ne sais pas l’expliquer, mais je sais que cela me plaît.

Jeanine Smolec-Rivais : Je trouve que la découpe de vos personnages ressemble beaucoup à celle des personnages de Cocteau ? Est-ce un de vos référents ?

Djihem : Non ! Je ne connais pas du tout Cocteau.

Jeanine Smolec-Rivais : Ses personnages ont exactement le même profil que certains des vôtres. Et tous sont lippus.

Djihem : C’est donc tout à fait involontaire. En fait, je voulais créer des personnages avec une influence un peu africaine. Plus masque que désir d’être influencé par quelqu’un.

Jeanine Smolec-Rivais : Le côté africain ne m’est pas du tout apparu. Par ailleurs, dans vos constructions, j’ai l’impression que vous faites des coq-à-l’âne. Que vous passez d’un coin à un autre. Et au bout d’un moment, tout est équilibré. Les vides, les pleins, tout est bien là. Et le tableau est composé !

Djihem : J’ai pourtant l’impression qu’il y a une suite logique. Je n’ai jamais le sentiment de passer du coq à l’âne ! J’ai toujours le sentiment de construire le tableau dans une suite logique.

Jeanine Smolec-Rivais : Qu’appelez-vous une “suite logique” ?

Djihem : Par exemple, dans le tableau où deux personnages se regardent, les sexes sont marqués par des croix ou des flèches. Ils passent sous “l’arbre des confidences”. Pour moi, c’est construit…

Jeanine Smolec-Rivais : Ah ! Mais je n’ai pas dit que ce n’était pas construit, j’ai dit qu’on a l’impression de petits espaces qui, à tour de rôle, vous concernent. Ensuite, vous trouvez le moyen de réunir tous ces éléments pour en faire quelque chose de conséquent ! J’ai même parlé d’équilibre !

Je n’ai pas voulu dire non plus qu’il y avait dans vos compositions, des choses incongrues ! Vous m’avez dit que vos deux personnages passaient sous un arbre, mais l’arbre se termine par deux personnages. Il y a même un ensemble de personnages qui sont tous au bout de branches.

Djihem : Voilà. Mais là, ce sont des souvenirs de personnes, de voyages…

 Jeanine Smolec-Rivais : L’une de vos oeuvres a ce que les autres n’ont pas : des écritures. Sont-elles là pour remplacer des dessins qui vous auraient paru charger trop le tableau ? Sinon, pour quelle raison ?

Djihem : Ce n’est pas évident. J’ai toujours aimé mettre des écritures sur mes œuvres. Ce que je faisais toujours avant. Je crois qu’ici, j’ai ressenti un manque. Mais je me rends compte que, lorsqu’on met des écritures, on guide trop le visiteur vers une idée. Finalement, ce n’est pas plus mal de ne pas mettre d’écritures, et que celui qui regarde le tableau se fasse sa propre histoire.

 Jeanine Smolec-Rivais : En tout cas, une chose est évidente : il est impossible d’appréhender un tableau d’un seul coup d’œil. Il faut fouir passage par passage pour en venir à l’ensemble.

Djihem : Oui. Mais j’aime bien mettre ainsi une foule de petits détails. On m’a dit que si j’ajoutais des couleurs, je donnais plus de profondeur. Je le constate aussi.

Jeanine Smolec-Rivais : Justement, votre stand paraît très coloré, alors qu’en fait il y a très peu de couleurs. Sans compter le noir et le blanc, quelques bruns, de temps en temps une petite touche violette ; et la dominante de bleus.

Djihem : Je pense que j’ai mis trop de couleurs avant ! Que j’étais arrivé à saturation. J’ai voulu épurer, au point qu’au début, ce n’étaient que du noir et du blanc. Petit à petit, j’en ajoute. Mais je ne pense pas que j’irai plus loin ! En fait, le tricolore me plaît bien. Je trouve qu’il porte une harmonie que je risquerais de casser en ajoutant trop de couleurs. Il faudra, bien sûr, que j’essaie, pour être sûr.

Jeanine Smolec-Rivais : Il me semble, en tout cas, que toujours, quelle que soit la couleur qui vient autour, le personnage est toujours en noir ?

Djihem : C’est vrai. Parce que je commence par lui !

Jeanine Smolec-Rivais : Pourtant, sur l’une de vos œuvres, je vois un petit personnage blanc. Pourquoi est-il blanc, lui ?

Djihem : Bonne question ! Déjà, j’aime bien faire ressortir le blanc dans le corps de mes personnages. Je crois que cela ressort beaucoup mieux sur le corps noir. Ce rapport est systématique. Il est très rare que je mette d’autres couleurs, mais cela peut arriver.

Jeanine Smolec-Rivais : Il me semble que, dans la disposition que vous avez faite, l’un de vos panneaux est beaucoup plus mobile que l’autre, où les personnages sont plus posés.

Djihem : Cela tient au choix du sujet : ce peut être un avion, un pigeon voyageur, un ange aussi ! J’ai ces trois variantes avec les personnages qui volent.

Jeanine Smolec-Rivais : Je n’avais pas pensé aux anges, mais comme dans les films aux Martiens qui débarquent !

Djihem : Non, il faut en revenir à ces trois possibilités : ange, oiseau, avion ou aéronef ! Il y a peu que je les mets, mais je suis content de l’effet qu’ils produisent.

 Jeanine Smolec-Rivais : En fait, vous n’avez jamais un personnage réaliste. Ou ils sont complètement stylisés ; ou ils ressemblent à tout sauf à des personnages. Par contre, de temps en temps, comme un couple qui est devant nous, ils se détachent très nettement sur le reste. Alors que, dans les autres tableaux, ils pourraient être tout autre chose que des personnages. Comme celui qui est au milieu et qui ne me semble pas indispensable.

Djihem : Pourtant, il est central !

Jeanine Smolec-Rivais : Oui, mais tout autour de lui, il y a un tel fourmillement que, si géographiquement il a beaucoup d’importance, psychologiquement, il ne me semble pas avoir l’importance des deux personnages juste évoqués.

Djihem : Ah oui ? Pourtant, quand je fais un personnage aussi grand, c’est que je raconte sa vie. Et tout ce qui est autour est en fait cette vie ! En général, le plus grand personnage d’un tableau, en noir, est l’axe majeur du tableau. Tout ce qui grouille autour étant secondaire.

Jeanine Smolec-Rivais : Vous voulez dire qu’il y aurait une part d’autobiographie, dans votre travail ?

Djihem : Je pense que c’est inconscient. Il arrive que je trouve des éléments qui correspondent à des sujets que j’ai évoqués ailleurs. Il peut donc y avoir “de moi” dedans. Mais j’aurais du mal à l’expliquer.

Jeanine Smolec-Rivais : Question traditionnelle : Y a-t-il d’autres thèmes dont vous auriez aimé parler et que nous n’avons pas abordés ? Des questions que vous auriez aimé entendre et que je n’ai pas posées ?

Djihem : Sur mon futur ? Ou sur ce vers quoi je tends ? Je pense que je suis dans une phase où je vais élargir mon art. Et je commence à faire des sculptures en bois. J’aimerais bien occuper l’espace au niveau du sol, ou du plafond, faire des mobiles…

Jeanine Smolec-Rivais : Sur les mêmes thèmes ?

Djihem : Oui. Rester dans ce style où je me sens bien.

 

Entretien réalisé par Jeanine Smolec-Rivais lors du Grand  BAZ’ART à Bézu

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